Par rapport à ce réseaux de motifs que je viens de tenter de dessiner, la production musicale du compositeur français Gérard Pesson (né en 1958) est remarquable car elle a pour effet de reproblématiser ce réseau en le faisant affleurer, depuis l'écriture, à la surface de l'instrument, et, dans l'œuvre que je voudrais vous faire entendre, du piano. Mais cette reproblématisation doit être comprise à la lumière de la modernité musicale, c'est-à-dire au mouvement d'avant-garde des années 1950, où le piano est utilisé par les compositeurs, non seulement pour ses qualités polyphoniques, mais surtout pour sa
neutralité. Le projet de cette avant-garde est en effet d'abolir tout ce qui dans l'écriture musicale peut relever d'une
généalogie sociale ou subjective, au profit de la production anonyme, objective, quasi-automatique, cybernétique une autre type de machine, de mécanique , de concepts. Dans ce « degré zéro de l'écriture » musicale, pour parler comme Roland Barthes, si les compositeurs ont parfaitement conscience d'utiliser l'instrument romantique par excellence, c'est précisément pour le neutraliser comme véhicule d'affects et en faire le support d'une transcription sonore de l'écriture musicale pensée comme concept. Mais ce qui reste refoulé, c'est, justement, la dimension productive, technique, mécanique de la production sonore, musicale. C'est dire combien l'avant-garde musicale reste d'une certaine manière romantique.
C'est à la lumière de ce geste violent inachevé que l'on peut comprendre, chez Gérard Pesson, une attention presque obsessionnelle à la question de la mémoire musicale et de la généalogie, couplée avec une insistance sur la dimension productive du son. Sa pièce pour piano amplifié,
La lumière n'a pas de bras pour nous porter, composée en 1995 à la mémoire de Dominique Troncin, compositeur français mort du SIDA en 1994, présente cette double opération de relâchement et de filtrage. L'écriture n'y donne plus à entendre, comme c'était le cas avec Beethoven, le résultat de la production par l'effacement de son processus. Au contraire, le processus de production apparaît en négatif par son annulation et un passage à la limite de ce qui est effectivement perceptible. Pour appuyer ce que je dis, je voudrais brièvement décrire cette pièce pour piano, en distinguant la main droite de la main gauche distinction qui répond à la déconnexion effectuée par l'écriture elle-même entre les deux mains.
La main droite se voit assignée l'opération de filtrage proprement dite. Elle joue des bribes de ce qui pourrait ressembler à une berceuse ou à une comptine, et cette dimension enfantine est présente dans la manière avec laquelle les touches sont enfoncées, ou plutôt, frappées, comme si la main ou les doigts se laissaient maladroitement ou négligemment tomber sur les touches du clavier, pour parfois heurter plusieurs touches à la fois, générant une sorte de
cluster effet qui rappelle cette dimension libidinale du geste impulsif qui consiste à pianoter à la vue d'un clavier. Pesson a plusieurs fois fait de cette pratique artistique de filtrage un projet esthétique, qui constitue l'objet des
Nebenstück (littéralement : « pièce à côté »)
I et
II. Dans le filtrage de la
Balade opus 10 n°4 de Brahms qu'est
Nebenstück I, et le filtrage de l'Adagio de la
7ème Symphonie de Bruckner qu'est
Nebenstück II, le traitement d'écritures du passé fait qu'il ne reste plus des œuvres originales qu'un thème ténu et fragile, une ligne presque effacée : quelque chose qui serait une photo jaunie par le temps. Les œuvres sont détournées et non pas simplement citées. Des bouts y apparaissent tels quels, ou quelquefois Pesson s'attarde en mettant en boucle un moment
[5]. L'écriture musicale se constitue comme « ruine »
[6], comme « cicatrice »
[7]. Comme l'écrit Pesson dans son
Journal et sa pratique de l'écriture musicale n'est pas sans rapport avec le fait même d'écrire un journal : « Écrire l'absence relève du thématique, écrire le manque, cela devient structurel [...]. Ne pas accepter le moindre matériau, le moindre indice d'écriture où se réfugierait notre assurance. Laisser flotter »
[8]. Il s'agit donc (je le cite encore) d'« écrire une musique qui en cache une autre [...], qui la contienne, la révèle par défaut. Rendre sensible cela »
[9], et, pour cela, « aller d'un trop [...] de matériau à une résolution diaphane, un essorage de toute matière »
[10]. Dans le cas de
La lumière n'a pas de bras pour nous porter, on peut dire que le filtrage atteint un certain niveau d'abstraction, car ce qui est filtré, ce n'est pas une écriture du passé, mais une comptine imaginaire dans la tonalité d'ut, où seules les touches blanches sont enfoncées, qui cherche plus à révéler les ruines d'une écriture qu'à les ressusciter et c'est pourquoi il ne s'agit pas de palimpseste, mais de la constitution d'un négatif.
La main gauche effectue le geste de relâcher : les touches ne sont jamais enfoncées, mais simplement raclées avec l'ongle ou frottées avec la pulpe des doigts, dans un rythme ternaire obsessif, sans que les marteaux ne soient actionnés pour produire un son de piano. Ceci a pour effet de mettre précisément en valeur la production d'un son sans qu'il faille pour cela activer une mécanique. Ce geste est aussi lié à la ruine et à l'enfance, comme l'écrit toujours Pesson dans son Journal, où l'écriture d'un journal et l'écriture musicale se voient de nouveau comparées : « On ne peut rien inférer de la salissure inégale du clavier de l'ordinateur. Lorsque j'étais enfant, les graves et les aigus du piano étaient couverts de poussière. Aucun de nos exercices ne faisait s'y aventurer. Je n'ai composé pour le piano dans les registres extrêmes que pour effacer cette poussière-là »
[11].
En conclusion, alors que le projet de la modernité musicale était justement d'enfouir le processus de production de la musique, le projet compositionnel de Gérard Pesson consiste précisément à dépoussiérer la surface de l'instrument pour mettre en valeur les ruines, comme pourraient le faire des archéologues découvrant les inscriptions d'une stèle. Par là, l'écriture musicale, en assumant sa pleine matérialité, révèle combien elle est, comme l'écriture d'un journal, inscription d'une mémoire, rétention d'un souvenir toujours déjà ruiné. Le type spécifique d'écoute, la concentration et l'attention silencieuse que cette musique exige ne relèvent ainsi pas d'une écriture qui cherche à forcer les fenêtres de la subjectivité pour en produire activement une nouvelle, mais au contraire pour révéler en négatif combien elle est cristallisation d'une mémoire historique dont elle met en évidence combien elle est violence. Elle remet ainsi en question les normes d'écoute modernes dans l'espace même où elles opèrent. Si la politique de la Modernité est une politique des profondeurs qui vise l'identification à une mémoire collective par incorporation, incarnation, la politique de l'écriture à l'œuvre chez Pesson et une politique de la surface : elle instaure un espace de représentation par l'écart qui bloque toute identification. Car le politique est avant et par-dessus tout une question d'identification.