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Filtrer, relâcher. Comment l’espace d’une touche (de piano) peut constituer un espace politique


Lambert Dousson

Abstract

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Ma communication va porter sur un instrument de musique spécifique, le piano ; plus précisément sur un geste instrumental, un geste pianistique déterminé : celui qui consiste, non pas à enfoncer une touche du piano et par là à mettre en marche le mécanisme de production du son pianistique, généré par les marteaux qui viennent frapper les cordes dans l'armature, mais le geste inversé : celui qui consiste à relâcher la touche. Mais là encore, il ne s'agit pas de relâcher une touche ni pour laisser le son s'éteindre par l'action des étouffoirs qui stoppent la vibration de la corde, ni dans l'objectif d'enfoncer une autre touche. Par relâcher une touche, il faut entendre le geste qui consiste à ne pas enfoncer une touche. Ou, plus précisément, le geste qui consiste à s'empêcher, à se retenir d'enfoncer une touche. Ce geste, du point de vue sonore ou musical et surtout temporel , consiste donc à produire positivement et activement du silence par l'absence de production d'un son, et non à travers l'extinction du son. Par là, on produit, on constitue concrètement, activement, du silence, un espace vide, l'espace de quelques centimètres qui sépare la touche enfoncée de la touche relâchée. Ce geste produit donc une tension spatiale, temporelle, entre l'intention d'enfoncer la touche du piano et sa rétention. Mais cette tension est également libidinale, comme le manifeste la tendance, la pulsion que nous ressentons tous, à la vue d'un clavier de piano, à pianoter. Je souhaiterais problématiser cette opération de rétention, qui consiste à court-circuiter la dynamique de production du son, c'est-à-dire à différer indéfiniment la génération du son du piano par l'exercice d'une pression sur une touche du piano. J'aimerais montrer les enjeux politiques d'une écriture musicale qui se fonde sur ce différer.

Alors, la question qui se pose est : en quoi cet espace peut-il constituer un espace politique ? Tout d'abord, il faut entendre « constituer » en deux sens : au sens de « représenter », et au sens de « produire ». L'enjeu politique de la création de cet espace par ce geste repose dans son rapport à la technique, c'est-à-dire qu'il engage la question des rapports entre l'art et la technique, entre la création et la production. En d'autres termes, ce geste réfléchit la manière dont la création musicale est, pour reprendre les concepts développés par Marx, conditionnée par les structures de la production et de l'échange des marchandises en tant qu'ils sont historiquement déterminés par un usage social de la technique. Or il est important de remarquer que cette dimension a fait l'objet d'un refoulement, au moment historique même où cette articulation entre la technique et la musique, cristallisée par le piano, a été déterminant pour l'évolution du langage musical, à savoir le XIXe siècle, dont un des compositeurs les plus représentatifs de ce point de vue est Beethoven.

En effet, autour et à partir de Beethoven se cristallisent de nombreux phénomènes relatifs aux rapports entre écriture et perception, et à l'espace social qui s'insère entre écriture et perception phénomènes qui sont à l'œuvre encore aujourd'hui.

La production beethovénienne pour piano constitue à la fois un sommet dans l'élaboration des formes musicales issues du monde tonal et en même temps un passage à la limite de celles-ci, voire leur explosion. La réponse, extraite du Doktor Faustus de Thomas Mann, à la question « pourquoi Beethoven n'avait pas ajouté de troisième mouvement à l'opus 111 », sa dernière sonate pour piano, est tout à fait révélatrice je cite : « Il suffisait [...] d'avoir entendu le morceau pour pouvoir répondre à la question. Un troisième mouvement ? Un recommencement ? Un retour après cette séparation ? Impossible ! Il était advenu que la sonate, dans ce deuxième mouvement, cet énorme mouvement, s'était achevée à jamais » [1]. Cette musique écrite pour le futur circonscrit un monde en même temps qu'elle le transcende. La modernité s'étaye ainsi à partir de l'idée de « musique absolue » [2], dont la sonate pour piano, comme manifestation de la « musique pure », est le paradigme, puisque le contenu s'y abolit au profit de la pure forme. « Musique absolue » désigne en même temps la musique comme pratique absolument détachée, abstraite de toute autre forme d'activité humaine de production. Ce divorce entre art et technique repose sur une exaltation de la subjectivité du compositeur, dont la figure est celle du génie.

Or il faut bien comprendre que cette figure-là est le résultat d'une construction sociale. Comme l'a montré l'historienne de la musique Tia DeNora en commentant la phrase célèbre de Waldstein, l'ami de Beethoven, « Recevez des mains de Haydn l'esprit de Mozart » [3], la transmission génétique du génie de Mozart à l'esprit de Beethoven par l'intermédiaire de la technique de Haydn est liée à la tentative par l'aristocratie viennoise de conserver sa légitimité sociale par la transmission sanguine de qualités individuelles quand sa légitimité politique est ébranlée par l'extension européenne des idées de la Révolution française. Or cette construction sociale du génie est indissociable de l'instauration de normes de l'écoute musicale, encore à l'œuvre aujourd'hui : une écoute attentive, concentrée, et surtout silencieuse. La saturation de l'espace social du concert par l'écriture musicale est ainsi inséparable de la question de l'incarnation sociale dans la musique de la classe aristocratique en concurrence avec le modèle de la représentation politique institué par la Révolution française : l'écriture musicale doit légiférer directement, immédiatement, sur les appareils de perception humain et l'ensemble de l'attitude corporelle une nouvelle « raison pratique collective », pour reprendre l'expression de Marcel Mauss à propos des « techniques du corps » instaurée par l'écriture musicale. L'écriture génère donc un processus de subjectivation qui vise à modeler les corps à son image, sous la modalité de la communication immédiate, une inscription de l'écriture dans le corps de l'auditeur pour instituer une nouvelle « idiosyncrasie sociale », la formation d'un nouvel « habitus », par l'incarnation biologique d'attitudes corporelles [4].

Mais cette utopique institution sociale de la modernité est impensable sans son étroite collaboration avec les facteurs de piano. En effet, l'expansion de la forme musicale est dépendante de l'extension de l'espace sonore généré par la mécanique du piano : extension des registres vers les graves et les aigus, extension de la durée de résonance par l'amélioration de la mécanique de la pédale, et surtout extension du volume sonore généré par l'action des marteaux sur les cordes celles-ci sont renforcées, ce qui exige que le corps même du piano soit renforcé, que le bois du cadre s'arme de l'acier. Mais surtout, avec le piano, à la différence du clavecin, où les cordes sont pincées, les cordes sont frappées par des marteaux, et ce mouvement mécanique redouble le mouvement des mains et des doigts qui frappent les touches du clavier : une mécanique à la puissance deux, et c'est en ce sens qu'il faut écouter les premières mesures de la Sonate pour piano n°29 opus 106 dite « Hammerklavier ». En d'autres termes, ce qui relève de la structure sociale, la production technique, mécanique de la musique, se voit littéralement désintégré, abstrait, refoulé au profit de cela même qu'elle génère.


Par rapport à ce réseaux de motifs que je viens de tenter de dessiner, la production musicale du compositeur français Gérard Pesson (né en 1958) est remarquable car elle a pour effet de reproblématiser ce réseau en le faisant affleurer, depuis l'écriture, à la surface de l'instrument, et, dans l'œuvre que je voudrais vous faire entendre, du piano. Mais cette reproblématisation doit être comprise à la lumière de la modernité musicale, c'est-à-dire au mouvement d'avant-garde des années 1950, où le piano est utilisé par les compositeurs, non seulement pour ses qualités polyphoniques, mais surtout pour sa neutralité. Le projet de cette avant-garde est en effet d'abolir tout ce qui dans l'écriture musicale peut relever d'une généalogie sociale ou subjective, au profit de la production anonyme, objective, quasi-automatique, cybernétique une autre type de machine, de mécanique , de concepts. Dans ce « degré zéro de l'écriture » musicale, pour parler comme Roland Barthes, si les compositeurs ont parfaitement conscience d'utiliser l'instrument romantique par excellence, c'est précisément pour le neutraliser comme véhicule d'affects et en faire le support d'une transcription sonore de l'écriture musicale pensée comme concept. Mais ce qui reste refoulé, c'est, justement, la dimension productive, technique, mécanique de la production sonore, musicale. C'est dire combien l'avant-garde musicale reste d'une certaine manière romantique.

C'est à la lumière de ce geste violent inachevé que l'on peut comprendre, chez Gérard Pesson, une attention presque obsessionnelle à la question de la mémoire musicale et de la généalogie, couplée avec une insistance sur la dimension productive du son. Sa pièce pour piano amplifié, La lumière n'a pas de bras pour nous porter, composée en 1995 à la mémoire de Dominique Troncin, compositeur français mort du SIDA en 1994, présente cette double opération de relâchement et de filtrage. L'écriture n'y donne plus à entendre, comme c'était le cas avec Beethoven, le résultat de la production par l'effacement de son processus. Au contraire, le processus de production apparaît en négatif par son annulation et un passage à la limite de ce qui est effectivement perceptible. Pour appuyer ce que je dis, je voudrais brièvement décrire cette pièce pour piano, en distinguant la main droite de la main gauche distinction qui répond à la déconnexion effectuée par l'écriture elle-même entre les deux mains.

La main droite se voit assignée l'opération de filtrage proprement dite. Elle joue des bribes de ce qui pourrait ressembler à une berceuse ou à une comptine, et cette dimension enfantine est présente dans la manière avec laquelle les touches sont enfoncées, ou plutôt, frappées, comme si la main ou les doigts se laissaient maladroitement ou négligemment tomber sur les touches du clavier, pour parfois heurter plusieurs touches à la fois, générant une sorte de cluster effet qui rappelle cette dimension libidinale du geste impulsif qui consiste à pianoter à la vue d'un clavier. Pesson a plusieurs fois fait de cette pratique artistique de filtrage un projet esthétique, qui constitue l'objet des Nebenstück (littéralement : « pièce à côté ») I et II. Dans le filtrage de la Balade opus 10 n°4 de Brahms qu'est Nebenstück I, et le filtrage de l'Adagio de la 7ème Symphonie de Bruckner qu'est Nebenstück II, le traitement d'écritures du passé fait qu'il ne reste plus des œuvres originales qu'un thème ténu et fragile, une ligne presque effacée : quelque chose qui serait une photo jaunie par le temps. Les œuvres sont détournées et non pas simplement citées. Des bouts y apparaissent tels quels, ou quelquefois Pesson s'attarde en mettant en boucle un moment [5]. L'écriture musicale se constitue comme « ruine » [6], comme « cicatrice » [7]. Comme l'écrit Pesson dans son Journal et sa pratique de l'écriture musicale n'est pas sans rapport avec le fait même d'écrire un journal : « Écrire l'absence relève du thématique, écrire le manque, cela devient structurel [...]. Ne pas accepter le moindre matériau, le moindre indice d'écriture où se réfugierait notre assurance. Laisser flotter » [8]. Il s'agit donc (je le cite encore) d'« écrire une musique qui en cache une autre [...], qui la contienne, la révèle par défaut. Rendre sensible cela » [9], et, pour cela, « aller d'un trop [...] de matériau à une résolution diaphane, un essorage de toute matière » [10]. Dans le cas de La lumière n'a pas de bras pour nous porter, on peut dire que le filtrage atteint un certain niveau d'abstraction, car ce qui est filtré, ce n'est pas une écriture du passé, mais une comptine imaginaire dans la tonalité d'ut, où seules les touches blanches sont enfoncées, qui cherche plus à révéler les ruines d'une écriture qu'à les ressusciter et c'est pourquoi il ne s'agit pas de palimpseste, mais de la constitution d'un négatif.

La main gauche effectue le geste de relâcher : les touches ne sont jamais enfoncées, mais simplement raclées avec l'ongle ou frottées avec la pulpe des doigts, dans un rythme ternaire obsessif, sans que les marteaux ne soient actionnés pour produire un son de piano. Ceci a pour effet de mettre précisément en valeur la production d'un son sans qu'il faille pour cela activer une mécanique. Ce geste est aussi lié à la ruine et à l'enfance, comme l'écrit toujours Pesson dans son Journal, où l'écriture d'un journal et l'écriture musicale se voient de nouveau comparées : « On ne peut rien inférer de la salissure inégale du clavier de l'ordinateur. Lorsque j'étais enfant, les graves et les aigus du piano étaient couverts de poussière. Aucun de nos exercices ne faisait s'y aventurer. Je n'ai composé pour le piano dans les registres extrêmes que pour effacer cette poussière-là » [11].

En conclusion, alors que le projet de la modernité musicale était justement d'enfouir le processus de production de la musique, le projet compositionnel de Gérard Pesson consiste précisément à dépoussiérer la surface de l'instrument pour mettre en valeur les ruines, comme pourraient le faire des archéologues découvrant les inscriptions d'une stèle. Par là, l'écriture musicale, en assumant sa pleine matérialité, révèle combien elle est, comme l'écriture d'un journal, inscription d'une mémoire, rétention d'un souvenir toujours déjà ruiné. Le type spécifique d'écoute, la concentration et l'attention silencieuse que cette musique exige ne relèvent ainsi pas d'une écriture qui cherche à forcer les fenêtres de la subjectivité pour en produire activement une nouvelle, mais au contraire pour révéler en négatif combien elle est cristallisation d'une mémoire historique dont elle met en évidence combien elle est violence. Elle remet ainsi en question les normes d'écoute modernes dans l'espace même où elles opèrent. Si la politique de la Modernité est une politique des profondeurs qui vise l'identification à une mémoire collective par incorporation, incarnation, la politique de l'écriture à l'œuvre chez Pesson et une politique de la surface : elle instaure un espace de représentation par l'écart qui bloque toute identification. Car le politique est avant et par-dessus tout une question d'identification.

Notes

[1] MANN (Thomas), Le Docteur Faustus. La vie du compositeur allemand Adrian Leverkühn racontée par un ami, trad. fr. Louise Servicen, Paris, Albin Michel, Le Livre de Poche, 1950, p.76.
 
[2] Cf. DAHLAUS (Carl), L'idée de la musique absolue. Une esthétique de la musique romantique, Hassel Bärenreiter-Verlag Vötterle GmbH & Co. KG, 1978, 1987, trad. fr. Martin Kaltenecker, révisée par Philippe Albèra et Vincent Barras, Genève, Contrechamps, 1997.
 
[3] Cf. DENORA (Tia), Beethoven et la construction du génie. Musique et société à Vienne 1792-1803, préface de H. C. Robbins Landon, The Regents of the University of California, 1995, trad. fr. Marc Vignal, Paris, Fayard, coll. « Les chemins de la musique », 1998, notamment p.129 sqq.
 
[4] MAUSS (Marcel), « Les techniques du corps », in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, coll. « Quadrige », 1997, pp.368-369.
 
[5] Frédéric Durieux, communication personnelle.
 
[6] « Nous, compositeurs modernes, peintres de ruine » (PESSON (Gérard), Cran d'arrêt du beau temps. Journal 1991-1998, Paris, Van Diren, coll. « Musique », 2004, p.13).
 
[7] « [...] La brièveté c'est aussi, autant le dire, parer au plus pressé, couper de nouvelles voies, cautériser immédiatement toute nouvelle idée et, finalement, multiplier les cicatrices » (Ibid., p.53).
 
[8] Ibid., p.41.
 
[9] Ibid., pp.85-86.
 
[10] Ibid., p.313
 
[11] Ibid., p.248.

Pour citer cet article :

Lambert Dousson, "Filtrer, relâcher. Comment l'espace d'une touche (de piano) peut constituer un espace politique", "Spaces of Art", Joint doctoral seminar series, Creart-Phi (Université Paris X - Nanterre) / Copenhagen Doctoral School in Cultural Studies, Copenhague, 3 mai 2008.

URL : http://www.u-paris10.fr/81577675/0/fiche___pagelibre/&RH=1232798457967

Filtrer, relâcher. Comment l'espace d'une touche (de piano) peut constituer un espace politique (Abstract)

L'insistance, depuis une vingtaine d'années, de certains compositeurs sur la dimension productive du son, en traitant l'instrument de musique comme un outil (technique) de production, est symptomatique d'une interrogation sur la manière dont le langage musical peut problématiser son inscription dans le système généralisé de la production et de l'échange des marchandises. Le geste instrumental peut cristalliser certains aspects déterminants de cette interrogation : il met en abyme l'histoire et les rapports de pouvoir qui informent la société et que le corps enregistre. Le piano est dans cette perspective un instrument paradigmatique depuis la fin du XVIIIème siècle : comme l'objet d'une collaboration déterminante pour l'évolution du langage musical entre compositeur (artiste) et facteur (artisan) ; comme lieu de l'expression de la « musique absolue » ; comme interface pour l'éducation des jeunes filles de la bourgeoisie. Utilisé pour sa « neutralité » quand la modernité a projeté dans les années 1950 une refondation du langage musical à partir d'un « degré zéro de l'écriture » dont la dimension formaliste s'est accompagnée d'une mise à l'écart radicale de toute instance subjective, sociale et historique, il semble cependant que ce qui a fait l'objet d'un refoulement, et par conséquent a laissé le projet moderniste inassouvi, c'est cette double détermination sociale et technique du son et du geste pianistiques. Tels qu'ils apparaissent dans l'œuvre du compositeur Gérard Pesson (né en 1958), et particulièrement dans La lumière n'a pas de bras pour nous porter (1995, pour piano amplifié), « Relâcher » et « filtrer » apparaissent dans cette perspective des gestes significatifs, dans la mesure où, consistant dans l'inversion du geste technique producteur de son par l'action des marteaux sur les cordes du piano, ils renvoient à l'analyse scientifique de la structure du son, et consistent en même temps à faire ressurgir, à la surface même de l'instrument, des restes du monde tonal, qui sont dès lors appréhendés en tant que ruines.


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