"Vu à vol d'oiseau, le quartier d'Alger qu'on appelle la Casbah, profond comme une forêt, et grouillant comme une fourmilière est un vaste escalier dont chaque terrasse est une marche qui descend vers la mer. Entre ces marches, des ruelles tortueuses et sombres, des ruelles en forme de guet apens, des ruelles qui se croisent, se chevauchent, s'enlacent, se désenlacent dans un fouillis de labyrinthes. Les unes étroites, les autres voûtées comme des caves. De tous côtés, dans tous les sens, des escaliers, des montées abruptes comme des échelles, des descentes vers des gouffres sombres et puants, des porches suintants, obscurs, bondés à toute heure, des rues désertes qu'habite le silence, des rues aux noms étranges. Ils sont quarante mille là où ils devraient n'être que dix mille. Quarante mille venus de partout, ceux d'avant la conquête, ceux du passé barbaresque, et leurs descendants honnêtes, traditionalistes, et pour nous, mystérieux. Des Kabyles, des Chinois, des Gitanes, des Heimatlos, des Slaves, des Maltais, des Nègres, des Siciliens, des Espagnols, et des filles... filles de tous les pays, de tous les formats. Des grandes, des grosses, des petites, des sans-âges, des sans-formes, abîmes de graisse où nul n'ose se risquer. Des maisons qui comportent des cours intérieures, isolées comme des cellules sans plafonds et sonores comme des puits, communiquant presque toutes entre elles par des terrasses qui les dominent, descendant ainsi jusqu'à la mer, colorée, vivante, multiple, il n'y a pas une casbah, il y en a cent."
Extrait du dialogue du film Pépé le Moko, réalisé par Julien Duviver (1936)
1. "L'intelligence des pauvres"